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Ballade dans l'est



- Messages personnels - Non classés

- mont, montagne, paysages, voyages, composition

Curieux voyage que celui qui m’amena dans les régions montagneuses de l’est, en Gaspésie, pour un camping sauvage. Parti en compagnie de Dame de la Solitude, et de son amie la Bouteille, nous avions convenu que l’un de nous chaperonnerait les deux autres. Manifestement, quelqu’un s’est oublié… Ah, la route de l’est… Selon Werber, les aventuriers qui partaient vers l’est cherchaient à trouver les origines du soleil, et métaphoriquement, les siennes propres… Je n’ai rien d’un aventurier...

Après un voyage tranquille, et après avoir installé le campement, la première nuit me parut sans histoire, mais la seconde fut le théâtre d’une scène étrange. Je gribouillais tranquillement, cherchant l’inspiration dans la chaleur bienveillante du feu et de l’alcool, quand j’aperçus soudain une curieuse lumière bleue qui perçait à travers la forêt. Cette lumière grandissait de plus en plus, et elle était trop bleue et trop diffuse pour provenir d’une lampe de poche. Et elle avançait trop vite, indépendamment de la végétation dense. Et elle venait à ma rencontre!
C’est un spectre à l’air sévère et aux vieux habits usés qui émergea de la masse d’arbres, inondant l’environnement de sa lumière. J’étais pétrifié par un mélange bizarre de peur et de détachement. Le spectre s’adressa à moi dans un français ancien que je ne saurais reproduire:

- Que fais-tu, étranger, sur cette terre maudite?

Presque en transe, j’eus pour réponse:

- Je ne suis qu’un voyageur solitaire cherchant le repos de l’âme.

Le fantôme changea d’expression, semblant tout à coup à la fois triste et compatissant.

- Tu le trouveras peut-être au sommet du mont Xalibu, dit-il en tournant les talons.

- Nous pourrions nous y rejoindre, lançais-je au spectre sans trop réfléchir.

Déjà loin, il répondit sans s’arrêter:

- Il est trop tard pour moi…

Et à mesure que s’évanouissaient dans la forêt les lueurs ectoplasmiques, la lumière orangée du feu reprenait ses droits. Abasourdi, je fixais le creux des bois en me disant que personne n’y croirait jamais, pas même moi lorsque j’aurai dégrisé. Délire d’ivrogne, me diraient-ils. Délire d’ivrogne, leur répondrais-je.

Je ne tiens pas à suivre les conseils d’une hallucination, mais la montée du mont Xalibu était déjà au programme tôt le lendemain.
Ce fut une randonnée des plus inspirantes. Hypnotisé par l’immensité des montagnes flirtant avec l’immensité du ciel, de son soleil et de ses quelques nuages vagabonds, j’eut tôt fait d’atteindre le sommet sans même m’en rendre compte. Le souffle coupé par la montée et par la beauté du paysage, je suis resté contemplatif de longs instants. Jusqu’à sentir une présence à mes côtés.
Une jeune femme s’était accoudée à la barrière, fixant comme moi le magnifique panorama. Elle s’est tournée vers moi l’instant d’un sourire. Elle avait de grands yeux azur. Ceux-ci contrastaient avec ses longs cheveux aussi noirs et sans reflet que le fusain, et qui ondulaient sous la brise. Elle dégageait quelque chose de profondément doux et serein. Après un court instant de recueillement, je fus pris d’une audace peu coutumière. Je dis comme pour moi-même:

- Il y a de ces moments qui marquent l’esprit. Il y a de ces images qui s’imprègnent en nous. Comme si une partie de nous-mêmes y tenait plus qu’à tout autre souvenir...

Je me tournai vers la jeune femme pour croiser son regard.

- Jamais je n’oublierai ces montagnes, ce ciel. Jamais je n’oublierai l’ombre des nuages glissant sur ces vallées verdoyantes. Jamais je n’oublierai leur reflet dans vos yeux. Je conserverai ces images précieusement dans ma mémoire, et m’en servirai comme baume pour ces jours où je serai de nouveau affligé par l’absurdité de l’existence. Car je réalise que, même si jusqu’à maintenant je n’ai pas trouvé des tas de raisons d’exister, je me dis que peut-être est-ce pour voir tout ça qu’on m’a mis ici…

La jeune femme eut alors un sourire déçu et sincère, et elle me dit sur le ton de la pitié, avec un accent du sud:

- I’m sorry. I… I don’t understand french.

Voyant que je ne savais trop que répondre, elle poursuivit:

- But hey... have a nice day!

Après un dernier sourire, elle alla rejoindre des amis plus en retrait. Il y a de ces moments qui marquent l’esprit, me répétais-je. Il y a de ces foutus moments qui marquent l’esprit…

Le soir venu, épuisé par une journée de randonnée, bourré au rhum, je jetais dans le feu une centième page noircie d’encre. Je cherchais à y décrire les yeux de la jeune femme. Ils avaient la profondeur et l’immensité du ciel, et aussi une particularité précieuse de certains iris bleus: celle de s’auréoler de noir lors des beaux jours d’été. Mais peu importe ce que j’écrivais, rien ne me paraissait digne de ce que j’avais observé. Rien ne me paraissait décrire fidèlement le fond de ma pensée. Tout finissait dans le feu, me laissant vain et frustré.
J’ai compris depuis longtemps qu’on peut voir la perfection, mais on ne peut pas la regarder. On peut l’entendre, mais on ne peut pas l’écouter. On peut suivre sa trace, mais jamais la saisir. Plus on essaie et plus elle se dérobe, jusqu’à ce qu’on devienne fou à essayer de l’atteindre. Et on s’use l’esprit à essayer quand même, abusé par l’impression de s’en approcher petit à petit...
Une page de plus dans le feu, et l’envie de m’y jeter moi-même. Je suis seul dans la nuit, sous une couverture d’étoiles, dans l’aura chaleureuse de mes écrits qui s’enflamment, espérant peut-être que se manifeste le fantôme de la veille. Mais l’ivresse me poussa au sommeil avant de me faire délirer.

Et voilà où j’en suis. Je sens sur ma peau un curieux vent de changement, mais je reste toujours triste et fatigué, comme un serpent qui conserve ses motifs malgré la mue. J’ai tout remballé très tôt ce matin et j’ai pris le chemin du retour: la route de l’ouest. Je laisse derrière moi une partie de moi-même, quelques chimères, les cendres de ce qui était peut-être ma plus belle oeuvre, et une bouteille vide. Je garde en moi le souvenir de ces collines, de ces monts et vallées, et des sourires de la jolie Ricaine.

Je vois pointer dans le rétroviseur les premières lueurs de l’aube. Je tournerai le dos à l’aurore, tout en sachant que même en gardant le cap à l’ouest, en fin de journée, je serai aveuglé par le crépuscule. Je me souviens alors de ce que disait Léo, quand il m’entendait rager contre le temps qui passe: « À courser contre le soleil, on en sort toujours perdant, c’est le lot de tous les vivants. Le temps fait ce qu’il a à faire et se fout bien de ce que tu en penses. Tu te porteras mieux si tu en fais autant avec lui… » Comme tu me manques, cher Léo…

C’est l’après-midi. Je me suis arrêté dans cette petite halte routière, perdue au milieu de nulle part. J’ai senti subitement l’urgence de devoir consigner l’histoire des derniers jours. Pour essayer d’y trouver un sens. Pour essayer de faire le point. Pour essayer de mettre de l’ordre dans mes idées. Pour essayer de faire le vide. Je ne sais plus depuis quand je suis là à griffonner ce texte. Ma vue s’embrouille. Je suis étourdi. La fatigue du voyage, peut-être. J’entends, à travers le bruissement des feuilles, des rires d’enfants, mais l’endroit est désert. Je vois l’ombre des tilleuls, qui me semble propice au sommeil. Je crois que je vais aller m’y étendre quelques instants avant de reprendre la route.

 

 
xalibu
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